English Abstract The Construction of Fulani Otherness in Faidherbe's Writings. — In his writings about the ethnic situation, especially of the Fulani and Tukulor, in West Africa, Louis Faidherbe developed what would be the central paradigm of colonial thinking for several decades. He proposed three dimensions for analyzing "race": the “spacial” dimension of the race's relations with the environment, territory and State but also with imaginary space; the “temporal” dimension of the race's evolution over time, of its origins and destiny; the “biological” dimension interested in “pure races” as well as cross-breeding. Faidherbe created the stereotype of the Fulani, which is marked by the aesthetic and philosophical style of his times. |
| Abstract Dans ses textes où il est question de la situation ethnique de l'Ouest africain et qui traitent principalement des Peuls et des Toucouleurs, Faidherbe a développé une problématique qui occupa la réflexion coloniale pendant plusieurs décennies. Il a proposé trois dimensions de l'analyse de la « race » : l'aspect « spatial », qui étudie les relations de la « race » avec le milieu, le territoire, l'État, et également avec l'espace imaginaire; l'aspect « temporaire » qui explore l'évolution de la « race » dans le temps, en cherchant ses origines et sa destinée ; l'aspect « biologique » qui s'intéresse, selon l'interprétation de Faidherbe, aussi bien aux « races pures » qu'aux métissages. En créant l'image stéréotypée des Peuls, Faidherbe a contribué à son enracinement dans les représentations occidentales de l'Afrique. L'organisation de cette image est marquée par le style philosophique et esthétique de l'époque de Faidherbe. |
Le désir, que l'on éprouve aujourd'hui 1, de procéder à une relecture critique des écrits des administrateurs coloniaux-ethnologues exprime le doute épistémologique concernant les sources de notre savoir sur l'Afrique et annonce probablement la fin d'une certaine époque dans l'étude des sociétés africaines.
Nous voudrions attirer l'attention sur le cas de Faidherbe, en montrant que la construction de l'image de l'ethnie peule est la préoccupation permanente qui traverse toute son oeuvre. Dans ses derniers ouvrages, Faidherbe crée un véritable stéréotype de l'ethnicité peule. Nous supposons que l'intérêt des ethnologues postérieurs à Faidherbe à l'égard de cette population doit beaucoup à l'image pittoresque qu'il en a donnée. Nous expliquons ce succès moins par la somme de savoir que véhicule cette image, que par son organisation et par le lien qu'elle entretient avec les modes philosophiques et esthétiques de son temps. Grâce à l'œuvre de Faidherbe, les Peuls cessent d'être l'objet de la curiosité étroitement « professionnelle » des administrateurs, ils peuvent entrer dans l'histoire universelle et devenir accessibles à la conscience européenne.
Dans la plupart de ses nombreux écrits, Louis-Léon César Faidherbe,
gouverneur du Sénégal de 1854 à 1861 et de 1863 à 1865,
décrit les peuples qu'il a rencontrés en Afrique occidentale, et,
notamment les Peuls et les Haalpulaar'en (Toucouleurs), qui l'intéressaient
particulièrement à cause de la guerre menée contre El-Hadj
Omar. Comment cet « objet », les Peuls, est-il construit dans les
textes de Faidherbe ? Quelle place leur est attribuée dans sa vision du
paysage ethnique de l'Afrique de l'Ouest ? Quelle contribution Faidherbe a-t-il
apporté à la persistante fascination des observateurs européens
vis-à-vis du monde peul ?
Avant d'interroger les textes de Faidherbe nous évoquerons l'image qui s'est créée dans l'historiographie coloniale autour de son nom. La signification que ses successeurs ont donnée à son oeuvre africaine devrait nous permettre de comprendre la portée de ses considérations ethnologiques.
La vision de Faidherbe, observateur de l'Afrique, homme de lettres et savant, a longtemps été occultée par l'image de Faidherbe comme « colonisateur complet », « fondateur d'empire », et « vainqueur » : « Le génie de Faidherbe est fait de probité intellectuelle, d'activité politique sur le terrain, de foi africaine inlassable et profonde, d'énergie stoïque... » (Delavignette 1947 : 90). Dans les années 1930, la représentation de Faidherbe, décrit comme l'administrateur au « style colonial exceptionnel », « au nez crochu, aux grosses moustaches et aux lunettes de fer » (ibid. : 91), devait servir d'exemple aux jeunes générations sortant de l'École coloniale. La mémoire coloniale a retenu de lui beaucoup plus l'image de l'organisateur et constructeur de la colonie que celle du théoricien de la situation ethnique. L'importance de sa carrière militaire par rapport à ces autres activités est également mise en avant par les chercheurs d'aujourd'hui. C'est ce que nous retrouvons développé dans un des principaux ouvrages de référence sur cette époque, celui de Kanya-Forstner (1969 : 30). Leland Barrows, pour sa part, voit dans la politique de Faidherbe un instrument perfectionné mis au service des intérêts des commerçants bordelais au Sénégal, et lui reconnaît peu d'originalité par rapport à celle de ses prédécesseurs 2.
Même si au XXe siècle on évoque encore les ouvrages de Faidherbe, la véritable signification scientifique de son travail semble, pour ses
commentateurs, résider plutôt du côté de ses talents
d'organisateur de nombreuses expéditions de renseignement. Ces expéditions constituent la base de ce qu'on a appelé « l'école de Faidherbe » :
« C'est une véritable “école” qui s'est aussi affirmée depuis 1854 jusque vers 1870 … Les moindres productions de cette école se signalent par des qualités communes qui s'apparentent franchement à celles du maître : méthode rigoureuse, absence d'effets littéraires, objectivité un peu sèche peut-être, mais d'une sûreté poussée jusqu'au scrupule » (Hardy 1937: 11) 3.
Curieusement, le rôle scientifique joué par Faidherbe est davantage
mis en valeur par les historiens africains qui se dressaient contre l'hagiographie coloniale. Et on pense ici particulièrement au travail d'Abdoulaye Bathily.
Mais si l'historien sénégalais considère Faidherbe comme « le
fondateur de l'école africaniste française » (Bathily 1976 : 82), le constat de « rousseauisme et de gobinisme » des écrits
de Faidherbe et celui du caractère inadéquat de son « approche
méthodologique », incitent le chercheur à s'éloigner
de l'analyse de son œuvre, et Bathily s'occupe davantage de l'aspect politique
de la conquête que des constructions mentales qui l'accompagnent.
Dans l'historiographie coloniale le nom de Faidherbe symbolise le temps des commencements.
Ce que les biographes ont retenu de son oeuvre d'administrateur, et ce qu'ils soulignent
comme le fait le plus marquant, est qu'elle annonce une nouvelle époque
dans la présence coloniale de la France au Sénégal, ou en
Afrique occidentale en général :
« Faidherbe offre le cas assez rare d'un gouverneur appelé non seulement à ses fonctions, mais à une nouvelle compréhension de son rôle » (Delavignette 1946: 232).
« C'est une des plus belles pages de notre histoire coloniale que cette page écrite par la main de Faidherbe : elle ouvre pour l'Afrique noire une ère nouvelle » (Hardy 1937: 43).
« ... mais il est raisonnable de faire commencer à Faidherbe, en 1854, une action francaise continue sur les corps et les âmes à l'intérieur du pays » (Villard 1943: 34).
Comment « ce grand succès », « ce changement radical » sont-ils
devenus possibles ?, s'interroge Robert Delavignette pour qui la réponse
se trouve dans l'élargissement du champ d'action de Faidherbe par rapport à celui
de ses prédécesseurs, c'est-à-dire dans l'alliance avec le
milieu des traitants de Saint-Louis, largement métissés (« l'amalgame
avec les traitants ») et dans « la vitalité africaine » de
sa politique coloniale (par exemple, la création des troupes noires) (Delavignette
1947: 82). Et, en effet, on verra plus loin que dans ses textes, Faidherbe accorde
une importance particulière à la signification politique et culturelle
du métissage.
« Le recours » au métissage était probablement le moyen
de remplacer les Européens dans la guerre qui se prolongeait et de peupler
des territoires conquis. Il s'agissait ainsi de trouver des alliés dans
la couche intermédiaire entre les Blancs et le pays profond de façon à pallier
la mortalité énorme des Européens. La recherche de ces populations « intermédiaires » explique,
nous semble-t-il, les considérations ethniques de Faidherbe, y compris sur
les Peuls.
Une autre manifestation de cette nouvelle politique « de vitalité africaine »,
c'est-à-dire de la volonté de s'appuyer sur les couches intermédiaires
et métissées relevée par les écrivains des années
1930, résidait, selon eux, dans la nouvelle perception de l'espace, telle
qu'elle s'exprimait dans la construction de postes fortifiés le long du
fleuve Sénégal. Cette extension, en quelque sorte, de Saint-Louis
le long du fleuve, est considérée comme une grande innovation de
Faidherbe : « Le fortin du fleuve, le fortin de l'escale et de la traite,
commandé souvent par un traitant dont Faidherbe a fait un officier de milice,
ravitaillé par les petits bâtiments de guerre de Saint-Louis » (ibid.).
En fait, cette politique spatialement définie est caractérisée
de diverses façons par différents auteurs qui la considèrent
comme une grande nouveauté propre à Faidherbe. Celui-ci rompt avec
la notion que l'on avait à cette époque de l'espace habitable et « appropriable » par
des Blancs. Il agit avec audace, diront ses successeurs, et de façon nouvelle
par rapport aux idées de son temps, envisageant à la fois des champs
d'actions et leurs limites spatiales. Il s'est replié sur le fleuve et a
unifié les territoires de la rive gauche, mais il ne poussait pas trop loin
vers l'est et il ne poursuivait pas les Maures au-delà du fleuve. On a vu
en Faidherbe le constructeur d'un espace politiquement organisé, « discipliné » et
unifié:
« Unité administrative, unité territoriale, unité morale entre les divers éléments professionnels coloniaux et entre Européens et métis, telle est la triple réalisation du gouverneur » (Delavignette 1947: 87).
L'implantation spatiale précise de l'action de Faidherbe s'accompagne,
selon ses successeurs, du même caractère réfléchi et
organisé du rapport avec le temps. Toutes ses actions sont inscrites en
termes de mois et d'années, et elles sont, aux yeux des nouvelles générations,
d'une rapidité impressionnante : « En dix ans, Faidherbe unifie le
Sénégal, crée l'armée noire, institue l'enseignement
français et implante la liberté » (ibid.). Il domine non seulement
le territoire, l'espace, mais il maîtrise aussi le temps, et offre désormais
aux Français ce pouvoir particulièrement précieux pour les
Blancs en Afrique!
Faidherbe transmet au Sénégal les progrès de la civilisation
urbaine de l'Europe. Il crée Dakar en 1856 et contribue à l'épanouissement
de SaintLouis. « Enfant des communes flamandes, Faidherbe croit aux villes
génératrices de liberté » (ibid. : 88). Ses successeurs
voient dans son oeuvre d'urbaniste une action qui va au-delà des simples
mesures d'hygiène et d'assainissement : il s'agit de planter les jalons
du monde occidental.
Avec Faidherbe commence la véritable influence de la France sur les Africains,
une « pression d'ordre moral » (Villard 1943: 127) s'exerce, notamment à travers
la formation de l'élite au sein de l'École des Fils de Chef.
Pour ses héritiers, l'importance de la politique de Faidherbe réside
dans l'élaboration d'un projet qui concerne tout l'avenir de la présence
française en Afrique et qui est devenu « depuis près d'un siècle
la clé de voûte de la France en Afrique occidentale » (Delavignette
1946: 238). Abandonné pendant les années qui suivent son départ
(« les contemporains ne se sont pas rendu compte de son originalité » (ibid.
: 236), ce projet sera repris après 1870: « C'est le temps des “liaisons”,
des “jonctions” dans tous les sens et des reconnaissances politiques
qui permettront ce rassemblement de territoires. Le rêve de Faidherbe se
réalise » (Hardy 1937: 12).
Les textes de Faidherbe possèdent-ils les qualités remarquables que l'on accorde à sa politique ? Annoncent-ils une nouvelle lecture de la réalité ethnique africaine ?
L'oeuvre de Faidherbe, consacrée à la situation ethnique du Sénégal,
s'appuie sur les relations de voyages et sur les descriptions du pays faites au
XVIIIe et au début du XIXe siècle. Le gouverneur cite le père
Labat, Raffenel, Barth et polémique avec eux. Pourtant, ce qui distingue
Faidherbe de ses prédécesseurs éloignés, comme Labat
(1728) et Mollien (1818), et même de ses contemporains, comme Raffenel (1846;
1856), lesquels essayent de relater le plus fidèlement possible la réalité observée
(ou bien rapportée par les autres), c'est la tendance à noter méthodiquement
les observations et les faits et à les classer selon un système cohérent,
dans lequel les éléments sont hiérarchisés et logiquement
explicables. Ce système, à notre avis, se fonde sur l'importance
toute nouvelle qui est donnée aux notions de « race », d'espace
et de temps. Toute la réflexion faidherbienne est contenue dans ces trois
notions. L'espace dans lequel se déroule son récit diffère
de celui de ses prédécesseurs : le cadre y est beaucoup plus vaste
et embrasse d'immenses entités ethnico-politico-spatiales.
Faidherbe tente de rendre intelligible à ses compatriotes la notion de
l'espace sénégambien : il doit être spécialement défini,
et il convient d'établir un système de différences et des
points de comparaison entre chacune de ces différences 4. Pour cela, Faidherbe
s'appuie sur des exemples connus de ses lecteurs ou utilise des comparaisons qui
leur sont familières :
« La question du Oualo est la plus grave; demander aux Trarzas de renoncer à ce pays, c'est comme si on demandait à la France d'évacuer la Lorraine et l'Alsace. Cependant je crois que c'est nécessaire et possible » (Le Gouverneur du Sénégal et Dépendances à Monsieur le Ministre de la Marine et des Colonies, 19 janvier 1855, in Schefer 1927: 274).
Ce sont les « races » avec leurs traits personnalisés, qui,
se gravant dans la mémoire du lecteur, permettent de « peupler » un
espace qui leur était jusqu'alors anonyme. D'où l'importance que
les anthropologues de la deuxième moitié du XIXe siècle, dont
l'oeuvre est contemporaine des conquêtes coloniales, ont accordée à la
singularité de la « race ». Chaque « race » possède
ses propres caractères et sa propre histoire. La notion de « race » est
la charnière qui permet au lecteur européen de rendre l'espace « habitable »,
mais aussi de concrétiser la durée historique : c'est la figure où le
temps et l'espace se rencontrent et se rendent mutuellement intelligibles.
Mais comment définir et « extraire » la « race » dans
les entités humaines de l'Ouest africain ? Cette préoccupation est
cruciale pour Faidherbe et se retrouve dans tous ses écrits. Il élabore
ainsi de nombreux procédés pour délimiter les « races
pures ». De ce point de vue sa démarche est tout à fait précise
quand il s'agit des Peuls. L'essentiel est de trouver les principes de distinction.
Comme la « race », pour Faidherbe, est une catégorie spatiale
et temporelle précise, sa définition est liée à sa
capacité d'évoluer vers la création d'États et vers
l'expansion territoriale. Vue comme un organisme à part entière,
doté de volonté consciente, la « race » acquiert les
traits d'un caractère humain singulier et devient l'élément
de base de la description de la réalité africaine 5.
Les deux premiers ouvrages de Faidherbe, consacrés à la situation
ethnique dans la région du fleuve Sénégal (Faidherbe* 1854
et 1856), sont significatifs de la recherche d'une identité palpable du
groupe ethnique qui la distinguerait des autres groupes.
Faidherbe essaie d'abord d'appuyer sa réflexion sur le nom, car c'est ce
qui lui semble être la marque la plus évidente de la personnalité ethnique.
Mais le nom des « Maures » (Pouillon 1993: 38), ainsi que celui des « Toucouleurs » est
trompeur. C'est un nom sommaire, qui est attribué par les autres et qui
ne reflète pas la réalité du peuple telle qu'elle est perçue
de l'intérieur du groupe. L'appellation « Toucouleur » a des
origines wolofs: ce sont les « Oulofs » qui appliquent ce nom aux habitants
du Fuuta, sauf aux Peuls pasteurs et censés être demeurés « purs » (1856
: 300).
Ainsi est-il nécessaire de modifier — et Faidherbe s'en chargera — la
manière classique de nommer les réalités sociales. Selon lui,
la description de Labat, qui attribue les titres européens du pouvoir aux
autorités locales de l'Ouest africain, est dépassée. La différence
de leurs points de vue est telle, qu'en commentant les termes choisis par Labat
pour caractériser des dignitaires entourant « le siratik, chef nègre
du Fouta », Faidherbe pense que Labat a voulu se moquer de ses lecteurs : « Peut-être
que si l'on rétablissait la vérité dans les mots, cela ferait
juger autrement certaines questions relatives au pays et ramènerait la vérité dans
les faits, en montrant les choses sous leur vrai jour » (1854: 101).
L'attitude de Faidherbe est révélatrice de toute une évolution
de la société française qui a créé une distance énorme
entre les observateurs français et les sociétés observées.
Sa démarche consiste donc, plus que pour les témoins qui l'ont précédé, à entrer
dans la logique du peuple, et elle témoigne d'une prise de distance plus
grande par rapport à la réalité observée. Si le nom
ne permet pas de distinguer nettement un peuple de ses voisins, il convient alors
de rechercher la singularité de ses origines dans l'histoire des rapports
entre les conquérants et les vaincus. Lîdée de Faidherbe est
de remonter à l'élément primaire du peuple, pur et initial.
Cette « tactique » s'applique à la fois aux Peuls et aux Maures.
En poursuivant sa quête de l'origine des races, Faidherbe tombe inévitablement
dans le romantisme et la personnification. En ce sens « la présentation » des
Berbères ressemble beaucoup à celle des Peuls. Les origines des deux
groupes sont extérieures : il s'agit de migrants qui diffèrent des
populations au sein desquelles ils sont venus s'installer. Ils sont « vaincus
mais insoumis » ou « conquérants ». Ils sont supérieurs
aux autres, et leur supériorité tient à leur extériorité,
elle se manifeste par la différence de leurs traits physiques, par l'énergie
qui est associée à leurs migrations. L'idée de migration,
d'abandon des lieux de naissance (« Les Berbères des bords du Sénégal
et du Niger sont donc ceux que les guerres et les invasions ont rejetés
le plus loin de leurs montagnes natales ») (1854 : 96), confère l'attrait
du mystère à l'image des Berbères et à celle des Peuls.
Les origines extérieures sont peut-être la cause de cette « supériorité » des
Peuls par rapport à leurs voisins autochtones — hypothèse que
Faidherbe cherche à démontrer dans le texte Populations noires des
bassins du Sénégal et du Haut Niger : « Elle [la race peule]
a envahi les contrées et s'est infiltrée dans les populations aborigènes. » Il évoque
la diversité des formes qu'a entraîné cette infiltration, mais
cette diversité le conforte dans l'idée de la présence de
l'élément peul initialement pur.
La question « des origines » est cruciale pour en déduire l'identité de « la
race », mais la manière de les interpréter est tout aussi importante,
ajoutera plus tard Faidherbe : selon lui, vouloir connaître leurs origines,
les Noirs « s'en occupent fort peu », ce qui les distingue des Peuls,
qui, eux, se les inventent (1859 : 28). Probablement à cause de leurs origines
extérieures, les Peuls sont plus « accessibles » à la
civilisation que les autres groupes et sont portés vers la création
d'États, ce qui démontre également leur supériorité.
Dans l'esprit de Faidherbe, l'humanité est divisée en peuples conquérants
et en peuples vaincus 6. Leur succession donne un sens à l'histoire et exprime
le mouvement du progrès. Les Peuls occupent une place particulière
dans ce processus de développement, et il propose une lecture de l'histoire
des formations étatiques que les Peuls ont édifiée et dans
laquelle il décèle une manifestation de « l'esprit de la race ».
L'originalité du raisonnement de Faidherbe par rapport à celui des
observateurs qui l'ont précédé réside dans sa manière
de concevoir la « race » comme un organisme historique, comparable
au corps humain, lequel évolue dans le temps. Le déroulement du temps
s'insert dans l'évolution de la « race », celle-ci ayant une
mission à accomplir dans l'histoire. En ce sens, ce sont les Peuls qui jouent
le rôle principal, « dans la zone africaine, comprise entre les 10° et
18° degrés de latitude nord ». La race a une histoire, une origine,
et aussi un avenir. Faidherbe nous donne sa propre vision de la succession et de
l'importance des « races » dans l'histoire :
« A notre époque, nous assistons à la période de prédominance de la race poul, qui envahit et subjugue un à un les États malinké et les débris des États soninké, pour en faire des États musulmans, soumis à des marabouts d'origine peule. La marche générale de ces substitutions de races a lieu de l'Orient à l'Occident ; de même qu'en Europe, les substitutions successives des dominations celtique, germanique et slave » (1859: 62).
Décrire un peuple revient pour lui à analyser sa capacité à créer
des États et des empires. Sa lecture de l'histoire des Peuls consiste à suivre
leur itinéraire étatique aboutissant à la confrontation avec
la France. La création d'un empire a en soi quelque chose de positif, de
supérieur. Pour Faidherbe les agissements d'El-Hadj
Omar ont une signification
: la formation d'un empire construit sur la transformation des ruines et des débris
des formations étatiques.
Le caractère « guerrier » des Peuls et leur nature d'envahisseurs
sont, pour Faidherbe, quelques-uns des attributs permanents de « cette race » (1866).
Ses origines expliquent la nature particulière et belliqueuse qu'il leur
reconnaît. Pour développer son point de vue, il essaie de s'appuyer
sur les considérations des autorités de son temps en la matière,
notamment sur celles de Barth. Ainsi, grâce à des références
multiples et à de nombreuses comparaisons, grâce aussi à un
recours à l'histoire, ses textes acquièrent une apparence scientifique
que n'avaient pas ceux de ses prédécesseurs, lesquels prétendaient
n'être que des observateurs fidèles de la réalité.
Faidherbe est le créateur d'un paradigme qui interprète l'histoire
des Peuls des différentes zones de l'Ouest africain comme le mouvement commun « de
la race » vers la création d'États sous l'égide de l'islam — c'est
pour lui l'expression de l'esprit du peuple et la réalisation de sa destinée
historique 7. Dans « Populations noires » par exemple,
Faidherbe s'attarde sur la tradition rapportant la conquête des Wolofs par
les Dénianké.
Il s'intéresse surtout à l'ancienneté de la formation des États
et aux rapports qu'entretient la dynastie Denyanké avec l'Islam. Pour lui,
l'Islam est la religion du peuple, l'institution démocratique à l'extérieur
de l'Europe : « Cette religion, comme la religion chrétienne, convertit
généralement les peuples avant les grands » (1856 : 296), et « l'esprit
du peuple » est intimement lié à ses institutions politiques.
Républicain, il trouve dans la République la forme supérieure
du développement politique de l'humanité et il découvre dans
l'Islam, l'institution qui se rapproche le plus des idées républicaines.
Ainsi la relation des Peuls avec l'Islam est-elle une marque de leur suprématie
politique et culturelle par rapport aux peuples non islamisés. La perfection
des Peuls doit beaucoup, aux yeux de Faidherbe, à l'influence bénéfique
de l'Islam, lequel porte en lui l'idée du bien: « L'idée musulmane,
c'est-à-dire l'idée de la justice, de l'égalité devant
la loi » (1866 : 14). Il associe l'Islam à la notion d'une plus grande
démocratie dans la gestion de la société. C'est une manifestation
de « la loi du progrès » et une « demi-civilisation » (ibid.).
Dans ce processus de construction étatique, de nombreux mélanges
se produisent, lesquels donnent entre autres les Toucouleurs, mais l'esprit initial
des Peuls purs reste intact. Qu'est-ce donc, finalement, que cet esprit peul ?
Le lecteur, contemporain de Faidherbe, sera quelque peu déçu en apprenant
que, selon le Gouverneur, il se ramène au « goût » de « la
vie pastorale », accompagné de la douceur des moeurs, mais aussi de
l'inclination au vol (1859 : 25).
La nouveauté de Faidherbe consiste dans le fait que le paysage géopolitique
qu'il dessine est très dynamique : on pourrait même dire que c'est
un romantique qui change et qui expose le jeu des forces de la nature incarné dans
les « races » — le mouvement des peuples, les déplacements
du pouvoir, la transformation des Etats, les vagues des conquérants qui
se succèdent. la montée de la ferveur religieuse, puis son déclin.
Faidherbe estime qu'il est possible de fondre et refondre les entités ethniques,
d'intervenir dans le processus de la création des aptitudes politiques et
même dans les appartenances tribales, ce qu'il exprime avec son optimisme
et son positivisme habituels :
« On appelle El-Guebla (les méridionales) les tribus guerrières, hassan ou non, qui, par leur position méridionale, fréquentèrent plus que les autres le fleuve … se mêlèrent plus complètement aux Noirs … Peut-être parviendrait-on à les séparer complètement des Trarza et à les fondre avec le Oualo; mais ils auraient besoin d'être surveillés de près, pour ne pas retomber dans leurs habitudes de brigandage » (1859: 78).
Ce « chantier » de construction de l'armature raciale de la région
du fleuve Sénégal est mis en valeur dans un texte au titre révélateur
pour notre sujet : « L'avenir du Sahara et du Soudan » (1863 : 7).
Selon lui, il existe deux races noires distinctes, l'une « nègre »,
l'autre « Poul ou Foulah », « cette dernière très
supérieure à l'autre moralement et physiquement », « de
moeurs douces, par nature même ». Ses généralisations,
dans ce texte, s'appuient sur les relations de voyage de Raffenel, lequel étant
d'ailleurs critiqué par Faidherbe à cause de ses craintes exagérées
quant au penchant des Peuls pour la construction étatique (« dont
les hordes formidables tendent à se répandre en tous sens »)
dans l'Ouest africain, y compris, selon Raffenel, dans la direction du Nord, vers
l'Algérie. Faidherbe est favorable à cette « énergie » créatrice
des grands conglomérats étatiques, attribuée aux Peul, mais
sa vision géopolitique lui fait envisager des projets de jonction, notamment
par les voies de communication, sur l'axe « Est-Ouest » plutôt
qu'à travers le Sahara. De ce point de vue il se peut qu'il ait inspiré les
actions militaires menées contre les États impliqués dans
la guerre aux côtés d'El Hadj Omar. Cette guerre change les objectifs
des Français et conduit Faidherbe à évoquer les rapports d'interdépendance
entre de nombreux États comme faisant partie d'un même ensemble géopolitique.
Ce que Faidherbe privilégie au Fuuta c'est l'aspect militaire. Il brosse
le tableau d'un pays en armes : « Il est rare de rencontrer dans ce pays
un homme qui n'ait pas son fusil sur l'épaule » (1859 : 13). Cette
image qui revient souvent reflète peut-être non seulement le caractère
guerrier de la société fuutanké, mais l'importance particulière
accordée par les Français à ce type d'observation.
Faidherbe considère le Fuuta comme un État très décentralisé,
où l'individualisme des familles empêche souvent de prendre des décisions
politiques collectives. La seule force mobilisatrice, selon Faidherbe, est la religion.
Mais il ne convient pas, par exemple, de faire du Fuuta un partenaire dans les
relations commerciales : « Outre leur arrogance envers nous, on peut reprocher
aux gens du Fouta leur manque de bonne foi, leur avidité, leur propension
au vol, la partialité et la vénalité de leur justice » (ibid.).
On voit que tous ces défauts expriment l'idée d'une difficulté à commercer
avec ce pays, surtout en ce qui concerne la gêne que représente le
fait d'avoir à payer de nombreuses « coutumes » différentes.
Dans ce sens, Faidherbe fait la synthèse des jugements critiques de ses
prédécesseurs. Ce qui est nouveau dans son raisonnement, c'est la
description qu'il fait de l'islamisation puissante du Fuuta et du sentiment national
développé des Fuutankés.
Le pouvoir fort est hautement apprécié par Faidherbe. Ainsi voit-il
d'un mauvais oeil les changements fréquents des almamys au Fuuta et regrette
en quelque sorte la disparition du pouvoir centralisé et victorieux d'Abdoul
Kader :
« Depuis lors le Fouta est un État turbulent, changeant d'almamy à chaque
instant et avec lequel nous avons toutes les peines du monde à vivre en
paix, pour deux raisons: l'anarchie qui y règne et le fanatisme religieux
qui en rend les habitants insolents et malveillants envers nous » (1856 :
298).
La singularité du type physique peul « particulier » est une
autre expression de la « supériorité » et de la manifestation
extérieure de « l'esprit de la race ». Faidherbe évoque
la beauté de leurs traits, et tout ce qui, d'après lui, les place,
dans l'échelle de l'évolution, au-dessus des peuples voisins : « Leurs
cheveux sont beaucoup moins laineux que ceux des nègres » (1856 :
288). Comme pour les Maures, les critères d'ordre « esthétique » sont
importants pour l'attribution des « rôles ». Mais « la
blancheur » et « la supériorité » n'apparaissent
que dans le contact avec « la noirceur » et « l'infériorité » des
voisins.
On notera par exemple les considérations du Gouverneur sur l'impossibilité,
selon lui, de voir Othello en Africain noir et non pas en Maure blanc : « Mettez à sa
place un nègre aux cheveux crépus, et tout devient faux et contre
nature ; tout l'intérêt s'en va avec la vraisemblance ; et Desdemona
n'est plus qu'une espèce de monstre aux goûts dépravés » (1854
: 90).
Faidherbe donne des Peuls cette image de perfection accomplie qu'il exprime en
utilisant des termes purement émotionnels et avec un grand enthousiasme.
Grâce à cette admiration intense dont ils sont empreints, ses textes
sont très différents des autres écrits. C'est la « race
la plus intelligente des nations noires de la Sénégambie », à l'origine « ancienne
et illustre », à la « fierté » particulière; « les
Poules sont une race de pasteurs, d'une grande finesse de formes, d'une agilité prodigieuse,
d'un caractère ordinairement doux, mais passionné, et d'une imagination
exaltée » (1866 : 9).
En fait, pour faire comprendre son image de la « race » telle qu'il
l'entend, Faidherbe est obligé de rendre ses « traits » grotesques,
d'élaborer une « physionomie » psychologique. Ce besoin de marquer
la différence explique, à notre avis, le caractère des portraits
qu'il dessine :
« Les Ouolofs et les Sérer sont les plus grands, les plus beaux et les plus noirs de tous les nègres de l'Afrique. Ils ont les cheveux crépus, mais les traits de leurs visages sont assez souvent agréables, leur qualité dominante est l'apathie. Ils sont doux, puérilement vains, crédules au-delà de toute expression, imprévoyants et inconstants … Ils ne travaillent que juste ce qu'il faut pour leurs besoins du moment … Ils se nourrissent alors de fruits sauvages, de racines, de graines d'herbes … Malgré ces privations, ce sont des gens très heureux en général » (1859 : 29).
Ainsi l'image du « bon sauvage » est-elle appliquée aux Wolofs.
Dans ce sens l'oeuvre de Faidherbe présente nombre de ressemblances avec
celle des voyageurs du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Ce qui
est nouveau, c'est sa préoccupation relative à l'avenir et à l'évolution
de ces populations. Il se demande quelles sont les possibilités de changement
et il trouve la réponse aux questions qu'il se pose dans l'islam. Pour lui,
l'Islam est une force positive qui permet d'adopter une mentalité plus « productive » et
d'abandonner cet état de bonhomie, qu'il ne semble guère apprécier.
Mais c'est surtout grâce aux contacts des Wolofs et des Européens — cette
proximité ayant déjà donné lieu à de nombreux
métissages — que naîtront bientôt d'heureux changements.
Avec le temps Faidherbe « perfectionne » de plus en plus son système
de correspondance entre les traits physiques et le niveau du développement
social. Par exemple, dans sa préface au « Voyage de MM. Mage et Quintin » (1866),
il décrit l'échelle évolutionniste des peuples du Soudan où le
physique est intimement lié au moral. Les conquérants sont d'autant
plus grands que la valeur des vaincus est reconnue importante: les Bambara vaincus
par les Peuls ne ressemblent pas « aux races nègres inférieures
de certaines parties de l'Afrique; ainsi ils ont le nez osseux et bien développé.
Il y a de même une énorme distance morale entre eux et ces nègres
sauvages de la côte de Guinée qui sont encore anthropophages » (1866
: 13).
Ainsi la correspondance établie entre l'aspect physique et les facultés
intellectuelles d'un peuple, ces dernières étant assimilées à la
capacité à créer des institutions sociales compliquées,
atteint chez Faidherbe sa forme déterminée : les traits réguliers
du visage correspondent au plus haut niveau d'organisation sociale.
La différence entre les sociétés africaines est hiérarchique,
elle est considérée comme une évolution de bas en haut, allant
de la sauvagerie vers la civilisation. « La laideur » des traits physiques
coincide avec la barbarie des institutions et des mœurs. Tout ce qui se trouve
au bas de l'échelle d'évolution comporte une très forte dépréciation
morale : c'est une manifestation du mal. Même les Bambara, situés
quelque part en position intermédiaire, entre le bas et le haut, entre le
bien et le mal, font preuve d'une très grande imperfection dans la constitution
de leurs institutions : « La plupart des chefs de ces États, fondés
sur la seule force brutale, étaient profondément vicieux » (ibid.).
Mais les Bambara sont « beaucoup au-dessus de ces rois des Achantis et de
Dahomey qui, encore aujourd'hui, font horreur au monde entier avec leurs cruelles
superstitions accompagnées d'hécatombes humaines » (ibid.).
Les Achantis deviennent ainsi le symbole de la nuit de l'humanité, les Bambara
en sont plus éloignés, mais les Peuls, les conquérants des
Bambara, symbolisent le rapprochement le plus avancé vers la civilisation.
La description sommaire du paysage ethnique de l'Ouest africain s'organise, dans
la réflexion de Faidherbe, autour d'un système défini dans
lequel la politique est pensée en termes d'esthétique et de morale.
Ainsi l'approche de Faidherbe est-elle, selon nous, une approche idéologique
globalisante.
Faidherbe avoue sa difficulté d'« extraire » et de nommer les « races » : « Ces
races sont généralement très mélangées entre
elles ». Il faudrait donc trouver des critères sûrs pour les « distinguer
les unes des autres ». Pour opérer cette distinction il développe
l'idée de l'importance que constitue l'étude « des langues
et des dialectes » : « Si nous voulons savoir ce qu'ils sont, voyons
quelles sont les langues qu'ils parlent ». Partant de ce principe, Faidherbe
découvre, dans les bassins du Sénégal et du haut Niger, trois
races « bien distinctes : la race poul, la race malinké, à laquelle
nous rattachons les Soninké, la race oulof, à laquelle nous rattachons
les Sérer » (1859: 23).
La « supériorité » de « la race » peule est
liée à la douceur de leur langue (1854) 8. C'est toujours leur langue
qui l'attire — douce, harmonieuse, c'est surtout elle qui marque la frontière,
dans les représentations de l'écrivain, entre les Peuls et les autres.
Même leurs instruments musicaux produisent des sons plus harmonieux que ceux
des Noirs ! (1875 : 34). Apparemment son attitude vis-à-vis de la langue
peule va susciter une grande curiosité dans les générations
suivantes d'africanistes. A partir d'une certaine époque, qui coïncide
probablement avec la participation de Faidherbe aux travaux de la Société d'anthropologie
de Paris, l'appui sur la langue comme moyen d'orientation dans l'espace ethnique
devient fondamental pour établir son système. La langue est perçue
comme un barrage empêchant les confusions entre les « races »,
et aussi comme le moyen de construire de grandes unités rassemblant de petites
fractions. C'est la langue qui est la garante de la particularité ethnique
et finalement c'est elle qui permet l'attribution du nom. Et Faidherbe conclut:
« Cette langue indique une race d'hommes, et malgré les mélanges de sang les plus compliqués, les divisions territoriales infinies, causées par les guerres et les événements politiques, et les différentes dénominations que prennent les fractions séparées qui parlent ces dialectes, il est nécessaire de les réunir sous une même dénomination » (1859 : 26).
Afin de construire un univers compréhensible et logique, Faidherbe s'efforce d'attribuer des places, des rôles, des origines, des rapports, et surtout de fusionner les entités politiques.
Dans le répertoire des pays « où la race peule domine »,
la description du Fuuta occupe une place particulière. Son importance s'explique
par le mélange ethnique qui se trouve à la base de sa création.
En se référant aux écrits du père Labat, Faidherbe évoque les Denyanké,
en mentionnant les lieux où leurs descendants résident toujours.
Postérieurement à cet ouvrage tous les textes de Faidherbe exploitent
l'idée du mouvement entre la « matière » ethnique « pure » et
les métissages porteurs de l'enrichissement et non de la perte des capacités,
comme le pensaient bon nombre de ses prédécesseurs. Donc, selon Faidherbe,
la « race » peule a pu créer de nombreux États grâce à ses
mélanges avec les peuples « noirs ».
Faidherbe va revenir sur les problèmes de métissage tout au long
de son oeuvre. Ainsi, un peu plus tard, dans son texte L'avenir
du Sahara et du Soudan, il considère les mélanges interethniques comme le vrai moteur
du renouvellement et de l'expansion de la nation. Il pense donc que la durée
de la présence des Maures à la frontière du Soudan est devenue
possible à cause de leurs alliances avec les familles noires : « C'est
par une infusion de sang d'une jeune et vigoureuse négresse qu'on lui donne
des rejetons forts et énergiques » (1863 : 25). Il voit l'avenir du
Sahara dans la disparition progressive de l'élément maure liée
aux mélanges avec les Noirs qui sont plus adaptés au climat.
Il s'intéresse beaucoup à la structure des grandes familles qui forment
la population du Fuuta, avant tout à l'ancienneté de leur installation.
Il cherche à comprendre les différents types de mélanges :
Peuls et Malinkés, Peuls et Oulofs, Peuls et Maures, enfin les Peuls purs,
nomades et tributaires, afin de pouvoir en déduire la cause « biologique » du
comportement des Haalpulaar'en. Le mélange avec « l'élément » peul
qui, selon Faidherbe, est à l'origine des Toucouleurs, est un facteur précieux
qui a contribué à l'amélioration du caractère initial.
Ces métissages ont donné « des idées plus positives,
plus pratiques, plus d'esprit de subordination, un plus grand développement
musculaire et l'amour du sol et de l'agriculture » (1866: 10). C'est grâce à ces
métissages, toujours selon Faidherbe, que la création des grands
empires est devenue possible. Le mouvement entre les conquérants et les
conquis est important pour la compréhension du comportement ethnique. Mais
dans tous ces mélanges l'élément peul pur est constamment évoqué.
Plus tard, dans son ouvrage Le Sénégal. La France dans l'Afrique
Occidentale Française (1889), qui fait le bilan de l'épopée
militaire sénégalaise en évoquant le siège de Médine,
il raconte longuement l'histoire des enfants de l'explorateur Duranton et de la
princesse de Khasso, dont le sort tragique le touche apparemment. Le problème
du métissage, crucial pour Faidherbe, apparaît dans ses écrits
d'une manière directe et indirecte. On pourrait même dire que l'idée
qu'il retire du perfectionnement du genre humain grâce au métissage
traverse l'ensemble de son œuvre. En lisant ses textes on a l'impression
que l'avenir du Sénégal est dans le métissage: « il
s'y trouve un grand nombre de familles très respectables et ne laissant
rien à désirer au point de vue de la civilisation » (ibid.
: 100).
Dans ses derniers ouvrages, notamment dans Essai sur la langue
poul (1875) et
dans Le Sénégal. La France dans l'Afrique Occidentale (1889), Faidherbe
fait le bilan de toutes ses réflexions sur le particularisme peul, en les
organisant selon les représentations ethnologiques de son époque
et selon son expérience personnelle des compagnies militaires. Ses conclusions
sur les Peuls tendent vers une image extrêmement stéréotypée,
fixe, définitive.
L'identité peule se forge à partir de trois éléments:
le potentiel énergétique, guerrier et étatique, la langue
particulièrement mélodieuse, et l'influence très forte de
l'Islam. Ces trois éléments sont liés entre eux : en effet,
c'est l'adoption de l'Islam qui permet aux Peuls de développer leurs facultés
guerrières et conquérantes. Dans ce texte les origines orientales
qui leur sont attribuées ne sont plus mises en question.
Pour décrire les Peuls, Faidherbe a besoin de les rattacher à une
souche humaine donnée et il s'appuiera ainsi sur les récentes découvertes « de
l'histoire naturelle et de l'anatomie comparée ». Il s'empare de l'idée évolutionniste
selon laquelle le moteur du développement réside dans « le
perfectionnement graduel et héréditaire, par la différentiation
des fonctions ». Les lois naturelles s'appliquent, selon l'interprétation
de Faidherbe, aux devoirs moraux : l'homme doit « s'efforcer de laisser après
lui des descendants physiquement et moralement meilleurs que lui » (1875
: 4). La langue suit les m émes ré gles de perfectionnement, et à « la
meilleure » langue correspond la meilleure nature de la société: « Les
groupes humains qui arrivèrent à avoir les procédés
supérieurs de langage, virent par là leur développement intellectuel
singulièrement favorisé » (ibid. : 11).
Dans son livre Le Sénégal. La France dans l'Afrique Occidentale,
Faidherbe décrit le caractère ethnique tel qu'il apparaît au
cours des guerres et dans la capacité qu'ont différents peuples de
se combattre. C'est l'occaSion pour lui de réfléchir sur la relativité des
valeurs dans des cultures différentes, en recourant à l'exemple de
la notion de courage. Au lieu de chercher des similitudes avec la culture occidentale,
il en explore les différences. Des Maures, pour lesquels il éprouve
un certain attachement sentimental, il écrit: « Du reste ces espèces
d'hommes de proie sont infatigables et pleins d'énergie pour supporter les
souffrances » (1889 : 139), et il cherche des explications à leur
comportement, même s'il les considère comme des ennemis et des concurrents.
Pour introduire les Toucouleurs, Faidherbe procède par comparaison avec
les Maures, qui sont sa principale référence, son « pôle » d'attraction
et de répulsion, « sa bête noire ». La religion, les traits
de caractère, la manière de faire la guerre, tout ceci l'amène à évoquer
les Maures, en parlant des Toucouleurs (1889).
C'est également à cette époque que la guerre devient pour
lui le moyen d'instaurer la paix. Dans ces affrontements, les Toucouleurs acquièrent
les traits correspondant à l'image de l'adversaire: « ... ces Toucouleurs
si ombrageux, si jaloux de leur liberté et de leur indépendance » (ibid.
: 217)9. Il semble que cet aspect de la mentalité toucouleur — la
réserve et l'attitude critique vis-à-vis de la France — gênait
considérablement les autorités françaises. Comme si le refus
d'accepter la supériorité culturelle et psychologique de la France
avait davantage d'importance que la résistance à l'expansion territoriale.
D'ailleurs, l'état de guerre impose paradoxalement une logique plus humaine
aux constructions de Faidherbe : on assiste en quelque sorte à une ethnologie
participante, dans laquelle les Français et les Haalpulaar partagent les
mêmes conditions et les mêmes craintes de la mort. Faidherbe, comme
d'ailleurs ses contemporains, rapporte les opinions de ses adversaires sur les
Blancs — opinions généralement dévalorisantes, qui cantonnent
les Européens dans le commerce, et leur attribuent une faiblesse physique
et militaire : « Les Blancs ne sont que des marchands » (ibid. : 170).
La force, l'organisation militaire, la densité de population, la qualité des
armements et la capacité de mobilisation deviennent désormais les
traits marquants qui caractérisent l'adversaire. Ainsi, dans les écrits
de Faidherbe, relève-t-on une certaine humanité accordée aux
autres : l'humanité dont font preuve les adversaires pendant la guerre,
lesquels sont en outre difficiles à vaincre.
Faidherbe exprime son opinion sur l'importance des empires dans l'histoire et sur
le rôle positif des conquérants : « Mais bientôt au milieu
des ruines qu'ils ont amoncelées se manifestent d'heureuses conséquences
de leur passage sur la terre » (ibid. : 158). Ce sont surtout les conquérants
qui jouent un rôle important pour l'accomplissement du progrès, car
ils créent « entre les hommes des facilités de communication
qui n'existaient pas dans l'état de fractionnement où se trouvent
les pays sauvages » (ibid. : 158). De ce point de vue El-Hadj
Omar représente
la puissance qui a donné à la France de nouvelles possibilités
d'implantations dans l'espace sénégambien ; il est désigné comme
le précurseur d'immenses transformations géopolitiques annonçant
la modernité. La guerre avec El-Hadj Omar divise l'espace sénégambien
entre les territoires peuplés de ses partisans et ceux de ses adversaires,
facilitant ainsi, pour Faidherbe, la perception de la diversité ethnique
et le poussant à faire des généralisations qu'il était
impossible d'établir aux époques précédentes.
El-Hadj Omar fascine Faidherbe par son charisme et par l'étendue de ses
projets. D'une part, il évoque l'aspect sauvage de ses « bandes de
Talibé ». D'autre part il voit dans la puissance d'El-Hadj Omar une
image symétrique de celle de la France. Cet « agrandissement » de
l'adversaire sera repris avec enthousiasme par les historiographes coloniaux des
années 1930, qui, tout à fait dans la tradition faidherbienne, présentent
cette guerre comme une confrontation entre l'Europe et l'Islam, entre l'avenir
prometteur et le passé obscurantiste, entre le Bien et le Mal, incarnés
respectivement par Faidherbe et par El-Hadj Omar.
Faidherbe a élaboré une catégorisation ethnique des peuples
de l'Afrique occidentale, conforme au savoir de son temps, qui concevait l'anthropologie
comme la « biologie du genre humain », traitant des races et de leurs
caractères morphologiques (Boëtsch & Ferrié: 1993). Il a
construit un certain système à partir du matériel dont il
disposait. Ce système, en tant que réduction, était en même
temps une utopie : il signifiait l'abandon « de la fraîcheur » des
textes du XVIIIe siècle et de leur « sens de l'enquête » (Pouillon
: 1993) (même s'il a déclenché tout un travail d'enquête),
mais il signifiait également l'acquisition d'un nouveau regard.
Avec Faidherbe, les Peuls sont pensés à travers les catégories
de l'histoire universelle. Il nous impose une réflexion sur ce qu'est l'humanité,
sur l'importance accordée à la notion de différence culturelle
et sur l'altérité ethnique dans l'histoire, et il cherche à les
expliquer. En attirant notre attention sur la diversité culturelle, sur
la relativité des valeurs, et sur les rythmes particuliers de l'évolution
des sociétés, Faidherbe re-situe les populations dans la destinée
commune de l'humanité et il nous démontre à quel point il
nous est difficile de nous débarrasser du comparatisme dans nos procédés épistémologiques.
Il ne suffit pas, nous semble-t-il, d'expliquer le système faidherbien uniquement
en termes d'intérêts colonialistes ou comme étant le reflet
fidèle du niveau atteint par l'anthropologie et l'ethnologie de son époque.
Ce système doit se comprendre en tenant compte des attitudes esthétiques
et philosophiques de son temps, attitudes reposant sur la croyance au progrès,
en l'histoire libératrice et en l'universalité de l'Occident (Domenach
1986: 9). La dichotomie « individualisme-hiérarchie » qu'Ed
Van Hoven (1990) repère à juste raison dans les écrits des
ethnologues français du début du XXe siècle, n'est qu'une
des nombreuses manifestations de l'appartenance de ces auteurs à un certain « mode
dans la pensée, dans l'énonciation, dans la sensibilité » (Lyotard
1988 : 44).
Le slogan moderne « Tout est à écrire » aurait pu être
celui de Faidherbe. Il partage avec son époque le goût pour la mise
en évidence des structures et des origines, ainsi que pour la décomposition
et la reconstruction de la réalité observée. Faidherbe considérait
sa tâche au Sénégal comme une affaire de construction, d'organisation
du pays. Il ressort de ses écrits un certain optimisme, la sensation qu'il
a eue de vivre une nouvelle époque, d'agir autrement, de préparer
l'avenir. C'est une oeuvre qui annonce le futur en même temps qu'elle dresse
un bilan des acquis des prédécesseurs. Ici se trouve peut-être
une des explications de l'emprise qu'a exercée l'oeuvre faidherbienne sur
les générations d'adminisrateurs coloniaux qui lui ont succédé.
L'image des Peuls, construite par Faidherbe, possède également l'aspect
attirant et prometteur de l'utopie : elle donne l'espoir de trouver plus de dialogue,,
d'échanges, plus de coopération, et que se réalise, enfin,
un autre avenir pour les peuples africains.
Paris, 1996.
Notes.
Je remercie Jean-Loup Amselle et Jean Schmitz pour leurs suggestions, précieuses
pour cet article.
S'agissant des oeuvres de Faidherbe, nous n'indiquerons plus, par la suite, que la date de publication, suivie, éventuellement, de l'indication des pages
auxquelles nous renvoyons le lecteur.
1. La reflexion dans ce sens est poursuivie dans plusieurs articles parus dans
les Cahiers d'Études africaines: Grosz-Ngaté, M. (1988); Ed Van Hoven
(1990); Wooten, S. R. (1993).
2. « Indeed, he seems to have had very few original ideas of his own about
what course the long-term development of Senegal should take » (Barrows 1974:
243).
3. Voir également, au sujet du rôle d'organisateur de la connaissance
de l'Afrique rempli par Faidherbe, et à propos des périodiques qu'il
a créés (L'Annuaire du Sénégal et Dépendances
(A.S.D.) et Le Moniteur du Sénégal et Dépendances), A. Bathily
(1976: 80)
4. Jean-Loup Amselle emploie le terme d'« espace colonial » et montre son importance pour la création de l'« ethnie coloniale », y compris l'attribution d'un nouveau nom (Amselle 1985: 38). On remarquera que la
réalité de ce processus est précédée par tout
un travail de représentation, effectué notamment par Faidherbe.
5. En ce sens on assiste au développement et à la subversion de la
procédure décrite par Ed Van Hoven — le transfert de l'« individu
ethnique » sur toute une communauté (Van Hoven 1990: 180). La « race » devient
un individu, qui agit en tant que sujet.
6. « La représentation que nous avons de l'Afrique se fonde sur un
schéma rendant compte des différents types de sociétés
présents sur le continent, ainsi que des stades auxquels ils sont parvenus.
Cette représentation doit beaucoup au schéma selon lequel un certain
nombre de races auraient occupé respectivement la place de conquérants
et celle de conquis » (Amselle 1990: 72).
7. La véritable dépendance entre cette vision du « peuple élu » et
le sentiment de l'identité, partagée par les Peul eux-mêmes,
a besoin d'être explorée. Quelques éléments du rapport
entre l'islamisation des habitants du Fuuta-Tooro et l'image française des
Haalpulaar sont donnés par David Robinson (1988: 83-90).
8. En parlant des travaux des membres de la Société d'anthropologie de Paris, à laquelle participait Faidherbe, Karim Haoui écrit : « Les
anthropologues … ont toujours utilisé prioritairement les caractères
anatomiques pour classer les races humaines. En revanche, quand ils détaillent
les divers rameaux, familles ou variétés d'une même race, ils
emploient parfois les langues comme discriminants. Cependant, ils n'ont jamais
remis en cause le principe de base de classification des races, l'anatomie. » (Haoui
1993: 56). Pour Faidherbe, apparemment, il n'y a pas de contradiction entre la « particularité » physique
des Peul et l'aspect « mélodieux » de leur langue. La langue,
cependant, permet de mieux délimiter la frontière entre les Peul
et les autres.
9. Sur l'image négative des Toucouleurs dans Le Moniteur du Sénégal
et Dépendances, créé par Faidherbe, voir Gerresch (1973).
Bibliographie